Parc national de la Vanoise
-A +A
Share
Le 05/05/2021
Faune
Malgré un contexte sanitaire complexe, une opération d’envergure vient de se terminer entre le Parc national de la Vanoise et celui du Mercantour : une translocation de bouquetins. L’objectif ? Apporter de la diversité génétique aux bouquetins du Mercantour pour leur permettre une meilleure adaptation face aux aléas sur le long terme, comme par exemple l’évolution du climat ou les maladies émergentes. Le principe : capturer les bouquetins de Vanoise ayant une grande variabilité génétique, les transporter puis les relâcher avec soin dans le massif du Mercantour. Cette opération s’est terminée le 1er mai 2021 avec 19 bouquetins transférés dans le Parc national du Mercantour.
© Christophe Gotti - PN Vanoise

 

Après avoir disparu du massif de l’Argentera-Mercantour, les bouquetins des Alpes ont été réintroduits au début du XXe siècle et présentent aujourd’hui une population évaluée à environ 1200 individus.

Dans le cadre du programme européen transfrontalier Alcotra LEMED IBEX, les études génétiques menées sur ces bouquetins ont montré que la population Argentera-Mercantour présente la plus faible variabilité génétique de l’ensemble des Alpes : une grande fragilité pour l’espèce. Au contraire, celles de Vanoise et du Grand Paradis présentent la diversité génétique la plus élevée.

Afin de favoriser la bonne santé de la population d’Argentera-Mercantour et accroître sa diversité génétique, le Parc national du Mercantour et le Parc national de la Vanoise ont décidé de transférer des animaux en provenance de Vanoise dans le Mercantour.

La diversité génétique est en effet un atout majeur pour s'adapter aux changements, et aux maladies émergentes. Ces opérations, initialement prévues au printemps 2020, ont duré deux semaines ce mois avril 2021 et sont le fruit d’une collaboration étroite entre les agents des deux parcs nationaux.

 

Mercantour : une population de bouquetins fondée avec trop peu d’individus

La répartition mondiale de l’espèce bouquetin des Alpes (Capra ibex) est limitée à l’arc alpin. Son histoire récente a été très tourmentée : il a failli complètement disparaître au XIXe siècle, victime de la chasse. Mais grâce à la volonté de certains passionnés, notamment le roi italien Victor Emmanuel II, l’espèce fut protégée dans le Parc national du Grand Paradis, où vivaient les derniers individus, une centaine. Suite à cette protection, la population a pu se développer à nouveau, fournissant des individus pour de nombreuses opérations de réintroduction à travers toutes les Alpes.

En 1920, il y a 100 ans, les premiers bouquetins étaient réintroduits dans la réserve de chasse royale de l’Argentera, devenue aujourd’hui le Parco Alpi Marittime. Environ 25 animaux seront réintroduits entre 1920 et 1932. Dans les années 1950, quelques bouquetins issus de cette population italienne commencent à faire des apparitions estivales dans le massif du Mercantour, dans les hautes vallées de la Roya et de la Vésubie, mais il faudra attendre les années 1990 pour que des animaux s’installent à l’année sur le versant français. Géographiquement limitée à la zone frontalière, cette population descend toutefois jusqu’aux monts Bégo et Capelet.

Des comptages sont organisés régulièrement par les deux Parcs afin de suivre l’évolution des effectifs. Au total, la population transfrontalière dite de l’Argentera-Mercantour Est compte environ 1200 individus en 2019. En Vanoise, le bouquetin avait quasiment disparu au début du XXe siècle : il en restait une soixantaine en Maurienne. Le Parc national a été créé pour le protéger et aujourd’hui la population est estimée à environ 2500 bouquetins.

Téléanesthésie à l'aide d'un fusil à fléchettes © Olivier Gouix / GoProd

 

Renforcer la diversité génétique de la population de bouquetins du Mercantour

Deux études génétiques réalisées sur la population franco-italienne d’Argentera-Mercantour, à partir de 90 échantillons et une troisième dans le cadre du programme Alcotra LEMED IBEX ont montré que cette population  présente la plus faible variabilité génétique observée parmi l’ensemble des populations de bouquetins étudiées à travers les Alpes.

Le nombre d’individus qui a fondé la population Argentera-Mercantour est très faible car les moyens techniques de l’époque et le nombre de bouquetins présents dans le Grand Paradis ne permettaient pas d’introduire un grand nombre d’individus en une seule fois. Au contraire, les populations du Parc national de la Vanoise et du Grand Paradis, qui ont bénéficié de souches diversifiées, présentent la diversité génétique la plus élevée.

Au regard de ces résultats, le Parc national du Mercantour et le Parc national de la Vanoise ont pris la décision de transférer des animaux en provenance de Vanoise, afin d’accroître la diversité génétique de la population de bouquetins Argentera-Mercantour, et ainsi de mieux résister aux aléas futurs.

Ce projet présente un intérêt direct évident pour cette population qui pourra bénéficier du renforcement, mais il est aussi un atout pour l’espèce à l’échelle des Alpes, permettant d’accélérer les échanges inter-populations.

Ce projet de renforcement génétique va dans le sens des préconisations du Groupe des spécialistes de la réintroduction de la Commission de sauvegarde des espèces de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) qui recommande de préserver la plus grande diversité génétique possible, tant pour les populations animales naturelles que pour celles réintroduites (UICN, 1998).

Aujourd’hui, de nombreuses études démontrent l’importance d’une forte diversité génétique en conservation des populations. Il est largement admis que plus cette diversité est importante, plus les chances pour une population de survivre à des perturbations seront élevées. Les principales menaces concernant l’espèce bouquetin sont : le changement climatique, et plus largement les changements globaux, le dérangement anthropique et les épidémies.

 

Opération de capture, transport et lâcher : une organisation rigoureuse en inter-parcs

Les opérations de capture en Vanoise ont duré une quinzaine de jours, ce mois d’avril 2021. Les généticiens se sont accordés sur la pertinence du prélèvement d’animaux dans deux populations de Vanoise : Champagny-en-Vanoise et Modane. 19 animaux (10 femelles et 9 mâles) ont été capturés en Vanoise et relâchés dans le Mercantour. Le nombre d’animaux prélevés sur les deux sites n’aura aucune conséquence sur la dynamique de la population de bouquetins de Vanoise.

Une intervention en cette période de printemps permet d’approcher facilement les animaux, en quête de nourriture, sur les pentes les mieux exposées et déjà déneigées. Cela permet également de bénéficier de conditions de transport optimales pour le bien-être des animaux en évitant de fortes chaleurs. Enfin, ses captures pratiquées à cette période minimisent le risque de compromettre la mise-bas des femelles.

Pour la capture, les femelles étaient privilégiées car elles présentent une plus grande chance de se reproduire dès le printemps suivant le lâcher. Si elles sont gestantes au moment de leur capture, cela permet l’introduction de deux individus. Concernant les mâles, on ne peut être sûr qu’ils participent efficacement à la reproduction, toutefois, si c’est le cas, l’intérêt est réel, car ils peuvent saillir un nombre élevé de femelles et ont des capacités de dispersion géographique souvent plus importantes.

Lâcher d’une femelle (étagne) équipée d’un collier GPS et de marques auriculaires © Clémentine Assmann - Parc national du Mercantour

 

Des vétérinaires spécialisés et de multiples experts pour une opération rare

Les captures ont été réalisées par télé-anesthésie, filet tombant ou cage piège, dispositifs éprouvés depuis de nombreuses années au sein du Parc national de la Vanoise (http://www.vanoise-parcnational.fr/fr/actualites/vient-de-paraitre-un-gu...). Sur Champagny, afin de faciliter le transport et limiter le stress des animaux, un dispositif innovant et probablement unique au monde a été mis en œuvre pour acheminer les animaux au plus près de la bétaillère : une tyrolienne, conçue par l’équipe de cordistes du Parc national de la Vanoise.

Les équipes des parcs nationaux du Mercantour et de la Vanoise, spécifiquement formées et en présence de vétérinaires spécialisés, se sont assurées que les animaux transférés étaient en bonne santé.

À Champagny-en-Vanoise, les équipes ont bénéficié du renfort des pompiers du SDIS Savoie, dont certains spécialisés pour les secours animaliers, qui a été l’occasion d’échanges techniques fructueux et d’entraînement dans des conditions atypiques.

Le transport des animaux s’est effectué en bétaillère, à la fin de chaque journée de capture et de nuit, pour respecter le cycle nycthéméral des animaux et donc la tranquillité des animaux et permettre un lâcher à l’aube à l’arrivée. Les animaux ainsi transportés ont fait l’objet d’une surveillance renforcée par un vétérinaire lors de chaque trajet.

 

Un suivi attentif des déplacements des animaux sur leur territoire d’accueil

Le site de lâcher était situé en vallée de la Vésubie, sur la commune du Belvédère, dans le vallon de la Gordolasque. Les animaux ont été lâchés au plus près de colonies existantes, afin qu’ils retrouvent très vite des congénères sur place, ce qui tend à les calmer et les fixer. La plupart des individus ont d’ailleurs très rapidement rejoint des groupes « locaux ».

Tous les bouquetins lâchés ont été équipés de marquages visuels (boucles auriculaires colorées) et de colliers GPS. Les boucles auriculaires permettent d’identifier les individus et d’assurer un suivi, dans la durée, par observation qui permettra de mieux connaître leurs déplacements et de mieux comprendre les dynamiques de colonisation de leur territoire d’accueil. Les colliers GPS ont quant à eux une durée de vie d’environ 2 ans et renvoient quotidiennement les données, pour un suivi au jour le jour, suite à quoi ils tombent.

Arrivée d’un bouquetin capturé avant sa mise en place dans la bétaillère pour transport jusqu’en vallée de la Vésubie. © Clarisse Pellet - PN Vanoise

NB : Compte tenu du contexte sanitaire de la Covid, tous les agents participants ont effectué un test PCR juste avant l’opération de capture et le port du masque a été assuré au maximum en dehors des phases de manipulation les plus physiques.

 

Une opération inscrite dans le programme européen Alcotra Ibex

Il s’agit bien ici d’une opération de renforcement génétique de population et non de réintroduction. Cette opération découle du vaste programme européen en faveur du bouquetin des Alpes, nommé Alcotra Lemed Ibex, qui regroupait 8 gestionnaires d’espaces protégés : 4 italiens et 4 français. La translocation constituait la dernière étape de ce programme et une forme de point d’orgue.

Pour en savoir plus sur ce programme : http://www.mercantour-parcnational.fr/fr/des-actions/connaitre-et-proteger/programme-alcotra-lemed-ibex

Ce transfert a pu être mené grâce au soutien financier des parcs nationaux des Écrins et des Pyrénées, ainsi que de GMF, mécène des parcs nationaux de France sur le thème « la nature en partage » : http://www.parcsnationaux.fr/fr/parcs-nationaux-acessibles-a-tous

 

logo_gmf_pne_pnm.png

 

 

Suivez les déplacements des bouquetins sur leur nouveau territoire !

Le grand public peut participer à la remontée d’observations d’animaux marqués au travers d’un programme de sciences participatives : https://obs.mercantour-parcnational.fr

Les écoliers de la commune de Belvédère (06) seront également impliqués dans le suivi de l’opération.

Les Maralpins et les Savoyards pourront aussi consulter les positions et déplacements des individus équipés de GPS sur le site internet dédié : http://fr.marittimemercantour.eu/app-lemed-ibex.  Le délais d’activation de ces programmes de suivi au jour le jour permettra de laisser le temps aux bouquetins savoyards de découvrir leurs nouveau territoire et congénères en toute quiétude lors des deux premiers mois post-lâcher.